Chapitre IV

Où l'on assiste à la rencontre sur le Plateau des Vents Déchirants

 

Sur cette terre aride, où ne pousse qu'une herbe rase et desséchée, quelques viornes squelettiques et des ronciers rabougris, des milliers de combattants se faisaient face en deux alignements silencieux. L'extrême tension dégagée par les deux camps et l'absence de tout bruit distillaient une lourdeur oppressante que déchirait seulement le hurlement des bourrasques du vent glacial qui sévit en presque toutes saisons sur ces hauteurs désolées.

A l'est, se rangeaient les hardes de Huredébène, noir monolithe de basalte surgi du fond des âges, pour frapper, telle l'arme archaïque et gigantesque d'un dieu de revanche, ceux qu'elles croyaient coupables de ce crime abominable, l'anéantissement programmé de leur peuple.
De l'autre côté d'une allée sans teinte, sans relief, large d'une centaine de pas, les légions de Sombrecrin étaient prêtes a livrer ce combat, qu'elles n'avaient pas voulu, mais dont l'issue victorieuse ne faisait aucun doute, par la cause même de cette attaque inique, qui les plaçaient dans le parti des justes.

Sombre alignement de pieux en vieux chêne, d'où émanait une impression de force sauvage, que rien n'aurait su endiguer, l'armée des cochongliers était, elle aussi, prête à subir ce choc titanesque, qui allait décider de l'avenir de tout un pays.
Ces forces, d'une puissance incomparable, allaient se confronter d'un instant à l'autre en une explosion apocalyptique.
Il était donc naturel, que je me trouve au bon moment, au bon endroit. Avec cette formidable connaissance que les Elfes m'avaient permis d'acquérir, rien ne me surprenait plus; je savais ce qu'il me fallait faire et comment le faire.

 

 

Ce fut donc sans peine que je me retrouvai au centre du futur champ de bataille, à la hauteur des deux chefs, sans que nul ne remarque ma présence.
Je savais également utiliser les surprenants pouvoirs de la voix, en prenant résonance dans les mystérieuses profondeurs de la terre, et alors, les deux pieds solidement ancrés dans le sol, mêlant les forces telluriques à ma propre énergie, du haut de mes huit pouces et demi, je fis trembler le vieux plateau rocailleux comme un volcan en pleine fureur :

« Fiers et valeureux combattants de peuples frères, quelle folie allez-vous commettre ? Êtes-vous si présomptueux pour vous croire la seule espèce vivante depuis l'aube des temps ? Êtes-vous si vains pour vous croire être les seuls autorisés à vivre sous cette lune ? Êtes-vous si aveuglés de haine pour ne pas reconnaître le frère que la nature et vos parents vous ont donné ?
Huredébène, si tu ne veux pas périr de honte, il va falloir calmer ton courroux, et toi, Sombrecrin, je te somme de calmer ta vindicte.
Je prie la noble Elna Pallatèllaie de venir à mon côté ! »

Je ne savais pas comment allaient réagir les belligérants, mais j'étais satisfait de l'effet que je venais de produire. La stupéfaction l'incrédulité se lisaient dans tous les regards. Huredébène se demandait comment réagir, mais il n'eut pas le loisir de trouver une parade à ma diatribe, car la vieille laie sortit du rang et vint près de moi, inspirant à chacun un sentiment de respect, avec son air digne et solennel.
« J'étais sûre qu'il allait advenir un événement surprenant pour mettre fin à cette pitoyable mascarade, me dit-elle à mi-voix, mais j'ignorais que ce fût vous, Maître Astaphylgon Caulet, qui en soyez l'artisan. Il me faudra désormais louer votre courage, votre sagesse et votre sagacité.
Je ne pouvais agir seule sans faillir, vous le savez maintenant que vous, comme je le présume, avez suivi l'initiation elfique de l'eau. Pour lutter contre l'accumulation des forces développées par ces êtres aveuglés de colère et d'ignorance, il fallait l'alliance des pouvoirs que vous possédez dorénavant, avec ceux que me confèrent mon grand âge et ma science. »

Elle planta aussi ses quatre sabots dans le sol et je sentis une énergie nouvelle nous envelopper tous les deux; et c'est avec encore plus de force et d'intensité qu'elle parla.
« Que Huredébène et Sombrecrin paraissent devant nous ! »

Alors sans hésitation aucune, les deux chefs des deux clans s'approchèrent de nous, graves de la solennité que les gladiateurs des anciens jeux des Grandes Gens, offraient au regard de leur empereur, lorsque celui-ci leur ordonnait de se combattre jusqu'à la mort.

Et la voix d'Elna retentit de nouveau, chargée du poids de l'histoire sans commencement des Peuples Sangliers, et ses mots résonnèrent dans les consciences de tous les participants réunis autour de nous.

« Ecoutez-tous, ce que vous allez entendre n'est connu, pour l'instant, que de Maître Caulet et de moi-même. J'en ai eu connaissance en puisant dans les profondeurs de l'histoire de notre peuple, et notre ami, en plongeant dans le savoir universel, dont l'accès lui a été révélé il y a peu.
La fierté et l'honneur ne doivent en aucun cas exclure l'estime pour autrui. Vous vous êtes tous laissés aveugler par la colère, par l'ignorance, par une fausse idée de la justice et du bon droit, parce que vous êtes persuadés détenir chacun la vérité absolue.
Ignorance et bêtise ont été vos conseillères.
Ouvrez vos cœurs, ouvrez vos esprits et entendez ceci, Huredébène et Sombrecrin: il est maintenant de votre devoir, au nom de nos pères et de leur pères jusqu'au début des temps anciens, de faire savoir à chacun ce que tous ignorent encore ».

Ils ouvrirent la bouche ensemble, mais, en place des mots attendus, une sorte de brume pâle s'éleva au dessus d'eux en un nuage ectoplasmique qui grossit et pris une forme étrange. Lentement, la teinte, initialement claire, vira du blanc au gris sombre, puis, du gris sombre au noir de jais, et enfin, se dessina la silhouette d'un formidable sanglier, en qui chacun reconnut ou devina l'image de Marcas, le vieux roi des anciennes légendes.

Et Marcas parla.

« Mes fils, rendez gloire à Elna Pallatèllaie et à ce digne représentant du Petit Peuple. Que leurs mémoires ne s'effacent jamais de la surface de la terre et du dessous des étoiles.

Mes fils, oui, mes fils, car vous êtes tous de mon sang, et, seule, l'ignorance est la cause de cette guerre que vous vouliez vous livrer.
En mon temps, ainsi que le voulait une juste coûtume, j'ai pris plusieurs épouses dans plusieurs hardes et en d'autres lieux, pour que mon sang soit réparti entre tous, et que personne ne puisse se targuer d'être mon seul héritier. La dignité royale est affaire de bravoure et de sagesse; pas d'héritage ni de privilège.

Parmi mes nombreuses compagnes, il en était plusieurs qui n'étaient pas de chez nous, toutes jeunes et avenantes, et aimantes aussi. Et, parmi celles-ci, il en était une, très belle, très douce, que j'ai aimée autant que les autres. Elle avait nom Blondesoie; sa peau était chaude et rosée, et son poil était blond et luisant comme un rayon de soleil. Elle aussi m'a aimé, et elle m'a donné de beaux et vigoureux marcassins, dont certains sont devenus des vaillants chefs de hardes. Ainsi en fut-il de Rougecrin. Et je conçus à Rougecrin un demi-frère, avec Tiercelaie, qui elle, était originaire d'une harde des bois d'outre la Grande Eau, et se nommait Tranchehure.

Ces deux glorieux ancêtres, disparus lors de combats oubliés, mais constituants de grands tournants de notre histoire, sont vos aïeux respectifs.
Tranchehure fut le grand-père de Huredébène et Rougecrin, celui de Sombrecrin.

Vous êtes de mon sang, l'un et l'autre, et si l'un de vous usurpe le droit de son frère, ou si l'un de vous prend la vie de son frère, alors qu'il soit maudit à tout jamais et que son errance ne connaisse pas de fin.

Et maintenant, pour clore cette sinistre farce, il vous faut prononcer une nouvelle fois ce serment qui porte mon nom et le respecter jusque votre mort. Vous allez vivre en paix sur cette terre et sous ces étoiles comme un seul peuple que vous êtes.

N'oubliez pas !
N'oubliez jamais, Marcas veillera toujours !
J'ai dit ! »

Une bourrasque plus violente que les autres emporta l'image du vieux roi, mais l'on entendit sa voix résonner longtemps dans les vallées.

Puis la tension retomba peu à peu, des murmures commencèrent à poindre un peu partout, des rires aussi.
Et soudain, ce fut une cohue indescriptible, où les deux espèces de la même race se mêlèrent fraternellement.

La vieille laie et votre serviteur s'éloignèrent en un endroit plus calme, car nous avions une foule de choses à nous dire.

Mais cela est encore une autre histoire.

 

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© Jef Madeuf - Didier Allain Septembre 1999

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