Chapitre III

Où l'on assiste à l'entrevue de la Forêt des Blancs Bouleaux

 

"Mon pauvre Astaphylgon, pensais-je, tu es le seul témoin à pouvoir agir, car les Grands Sapins Noirs ne pourront jamais empêcher ce qui va être commis. Mais seul, tu ne peux rien. Si tu préviens les Grandes Gens, ce sera malgré tout la guerre, Huredébène ne t'écoutera pas, tant sa colère est grande, et rien ne saura arrêter le déferlement des hardes, lorsqu'elles chargeront.
Il doit sûrement y avoir quelque chose à faire, mais quoi ?
Chapeau de gland et flûte sans trou ! (oui, il m'arrive de jurer sous l'effet de ma propre impuissance).
Ah ! Si l'oncle Gaudoubert était encore de ce monde, il trouverait bien une solution, lui; ou alors il connaîtrait quelqu'un qui trouverait bien une solution, lui. Tiens, il semble que je me répète !... Me répète ?... me rép... Mais bonne sève ! Mais s'est bien sûr ! Je vais aller trouver les Elfes de la Forêt des Blancs Bouleaux. Certes, ils n'aiment pas être dérangés pour quelque vulgaire broutille ou incongrue querelle entre individus, mais j'ai espoir que les causes de cette aventure justifient amplement mon intervention.
De surcroît, j'ai idée qu'ils sont déjà avertis, car les Grands Sapins ont dû dépêcher quelque estafette ailée pour les prévenir. Mais si on ne leur demande rien, ils ne feront rien, du fait qu'ils ne sont presque plus de notre monde. Allez, en route pour le pays des Elfes".

Je priai le jeune sapin qui m'avait permis de trouver refuge en ses branches, de présenter mes excuses à Droilevent et lui expliquer les raisons de ma hâte. Ensuite je m'assis sous le menhir pour grignoter un peu de mon nougat de voyage, je bus quelques gorgées à ma gourde et, rassasié, je filai comme le vent pour essayer de sauver la paix.

En passant près de la cascade de Grondécume, j'entendis des cris étranges, qui couvraient le bruit de l'eau, comme une dispute entre les dieux des Grandes Gens. Je m'approchai en silence jusqu'au sommet du vallon, et, en tendant l'oreille, je reconnus les voix de Huredébène et de Sagelaie, qui se disputaient.

"Mon cher Astaphylgon, me dis-je in petto, te voici devenu espion au cœur du camp de l'ennemi, encore que ce ne soient pas vraiment des ennemis, mais prends garde à toi tout de même, et tâche de savoir s'il reste du temps pour empêcher cette folie, et quelles sont les dernières dispositions prévues pour les futurs combats."
Je me glissai sans bruit dans la bruyère qui courait en descendant vers la cascade, jusqu'à ce que je puisse entendre clairement ce que se disaient les deux époux. Ils criaient plutôt, car leur querelle était si violente, que la douzaine de sangliers et les marcassins qui assistaient à la scène, se faisaient les plus discrets qu'ils puissent devant la fureur de leurs souverains, et auraient tous préférés être à des milliers de lieues de cet endroit.

" - ... et pour la dernière fois, Huredébène, je te demande de renoncer à ton projet insensé ou tu auras affaire à moi et à ma famille !
- Ne mêle pas ta famille aux affaires royales, répondit-il.
- Tu la mêles bien, toi, en voulant faire massacrer nos enfants et nos parents. De toute façon, si tu persistes à attaquer les humains, compte sur nous pour réagir, ma tante Elna Pallatèllaie et moi ! "
Le vieux roi ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit. Il était estomaqué, époustouflé; jamais il n'avait envisagé une telle perfidie.

"Elna Pallatèllaie, ô non, je l'avais presque oubliée, celle-là !", pensa-t-il.
En fait, "celle-là" est la grand' tante de Sagelaie, et la nièce de Marcas. Elle avait survécu, toutes ces nombreuses années, en résistant à tout ce qu'un sanglier normalement constitué n'aurait pu endurer: aux violentes luttes entre les hardes autrefois, aux dangereux chasseurs avec leurs chiens et leurs armes toujours plus meurtrières, aux rudes hivers dans les montagnes, aux famines, aux épidémies, à ses époux successifs, à tout... Elle était indestructible et son pouvoir était immense à la cour et dans le peuple. C'était en quelque sorte la garante du trône royal.

Huredébène réfléchit très vite. Il fallait réagir maintenant. Il remarquait que les témoins de la scène redressaient les oreilles et le regardaient en s'interrogeant sur la réalité de son pouvoir. Céder à la reine, c'était perdre son autorité et certainement son trône. Résister à Elna, c'était aller au devant des pires ennuis et aussi sûrement perdre son trône et sa vie.

Il grommela de façon inintelligible, puis il dit enfin :
"Bon je veux bien différer la guerre contre les humains jusqu'à ce qu'il n'y ait plus d'autre alternative; mais nous allons chasser ces infâmes cochongliers qui déshonorent notre race; et ce, dès que j'aurai rassemblé les hardes.

Messagers, hurla-t-il, que chacun soit prêt au combat dans trois lunes. Nous nous retrouverons tous sur le Plateau des Vents Déchirants. Allez, et que nul ne manque à l'appel de son roi !"
Je profitais alors du remue-ménage provoqué par le départ des messagers pour reprendre ma route vers la Forêt des Blancs Bouleaux. Le temps était compté. Je courais si vite, que je voyais à peine défiler les touffes d'herbes, les champignons, les cailloux; je ne reconnaissais même pas les arbres que je croisais, et, brusquement, en sautant un ruisselet, derrière une touffe d'ajoncs, je tombais nez à nez avec une énorme tête noire, aux yeux noirs, aux oreilles noires, aux poils noirs, au front noir, aux défenses blanches qui luisaient dans la nuit, et je me retrouvais assis sur les fesses, face à un gros groin grimaçant.

"- Qui es-tu donc jeune imprudent ? Ne sais-tu pas que nous sommes à la veille de la guerre ? Ignores-tu que pas un individu, de quelque peuple que ce soit, ne peut plus venir rôder par ici sans risque pour sa vie ?

- Holà, tout doux, Keltoncehure, tu ne me reconnais pas ? Je suis Astaphylgon Caulet, le fils d'Ephraïm Caulet qui t'a sauvé, antan, des rets que les braconniers avaient tendu au bout du Champ des Roséous, alors que tu n'étais encore qu'un marcassin insouciant. Il faut que les temps soient bien perturbés pour faire que des vieux compagnons ne se fassent plus courtoisie !

- Pardonnez-moi, Maître Caulet, je ne vous avais effectivement point remis. Il faut dire qu'en ces temps troublés je n'ai plus tous mes esprits.
Mais où vous rendez-vous si prestement par cette sombre et triste nuit ? Non que je vous considère en ennemi
- le Petit Peuple a toujours été bienveillant pour nous - mais pour votre sécurité, sachez qu'il y a péril grave à rôder en ces parages, car nous sommes tous très énervés et certains, parmi nos plus jeunes frères, pourraient, sans le vouloir, vous mettre à mal, si vous les surpreniez de même façon que vous le fîtes avec moi.

- Grand merci de votre sollicitude. Je me rends chez les Elfes de la Forêt des Blancs Bouleaux, pour y avoir conférence sur un sujet grave que je dois leur soumettre, et j'attends, de leur profond savoir, une docte et sage recommandation.

- Hum ! Je vois. Les affaires du Petit Peuple sont souvent pleines de mystères et de magie. Et votre courage est grand de vouloir rencontrer les Belles Gens, peu les ont vus qui sont revenus nous le dire.
Par surcroît, je ne puis vous escorter, mon service est de tenir la garde sur ce gué. Soyez donc très prudent et évitez le Roc des Farfadets, où une harde est en poste avancé. Prenez plutôt par le Bosquet des Aveliniers Tremblants, vous ne devriez plus faire de rencontre désagréable jusqu'au terme de votre course.

- Encore un grand merci, Keltoncehure, que le protecteur du peuple sanglier garde un œil sur toi !"
J'atteignis enfin le domaine des Elfes au moment où le jour commençait à poindre, et j'en fus grandement satisfait, car si j'attendais beaucoup des Belles Gens en ce qui concernait le cataclysme en gestation, j'allais avoir l'immense jouissance d'assister à la naissance d'un nouveau jour parmi les fabuleux arbres de cette forêt magique.

Les premiers rayons de soleil, doux et tendres, réchauffant à peine la fraîcheur de l'aube, firent vibrer les branches grises et les feuilles blanches, à peine jaunissantes, d'une lumière mordorée, et tirèrent des troncs des reflets argentés. Je respirai alors un air alchimique et l'atmosphère intense de ce lieu féerique calmait et stimulait mon esprit, réceptif à cette merveille initiatique.

Je n'eus soudain plus aucun doute sur la voie que je suivais et j'étais sûr de trouver en ce temple de la sapience, la lumière qui me guiderait pour que continue la vie.

Une vibration cristalline m'enveloppa bientôt et je perçus, je ne sais par lequel de mes sens, une forme de questionnement et de salut affectueux.

"- Ce bon maître Caulet semble bien loin de chez lui...
-... et pourtant il est également chez lui, puisque nous le sommes...
-... le bonjour Messire Astaphylgon, que la paix universelle salut votre venue...
-... goûtons à cette claire et sereine matinée présageant une ère de quiétude...
-... aussi, mettrons-nous notre savoir à votre disposition, gentil Sorcier-Lutin...
-... Belles Gens, fêtons le Petit Peuple avec l'honneur et l'affection qui lui sont dus..."

Toutes ces bribes de phrases, je les comprenais, mais je ne les entendais pas réellement. Où étaient les Elfes ? De quelle manière parvenaient-t-ils à s'exprimer et à se faire entendre sans être là ?
La lumière se mit à vibrer doucement, comme sous l'effet des grandes chaleurs sur les rocs blancs de la Lande Gaste et ils apparurent, insensiblement, sans que leur image ne fut jamais complètement nette, comme s'ils n'étaient plus tout à fait de notre monde. Au travers d'un halo translucide, leur nature diaphane semblait se mouvoir au ralenti.

Combien étaient-ils ? Peut-être vingt, peut-être trente, je suis incapable de vous le dire. Je me rappelle qu'ils étaient vêtus de longues tuniques, d'un blanc argenté et lumineux, qui leur descendaient jusqu'aux chevilles. Leurs bijoux étaient de métal blanc et lançaient des rayons d'or en jouant avec le soleil. Ils étaient grands, avec des visages merveilleux, arborant des airs graves et de chauds sourires. Leurs yeux bleus, gris ou verts, avaient des regards profonds, et, quand je croisais l'un deux, je sentais remonter en moi une douce chaleur, une sérénité joyeuse et la sensation de toucher à un savoir infini.

"Ami Astaphylgon, je suis Chem Pomigère, Hiérocrate des Elfes du Pays d'Atlatax. Nous connaissons ta famille depuis l'arrivée du Petit Peuple en ces montagnes et nous savons l'objet de ta quête. Ainsi le sais-tu de toi-même, ces affaires-là sont bien éloignées de nos propres préoccupations, car nous fréquentons davantage le monde de l'esprit que celui du corps.

Mais, afin d'honorer ta présence et la lignée des sages ancêtres dont tu es issu, sans omettre la gravité relative de cette affaire qui risquerait de perturber quelque peu nos ateliers, nous t'aiderons selon notre coutume et suivant les préceptes de notre loi d'accueil.

Suis cet étroit sentier, droit devant, et rejoins-nous sous l'Arbre de Sagesse qui plonge ses racines au cœur de la Terre Sacrée et caresse le Ciel de Pureté de ses feuilles d'orichalque."

Ils disparurent, sans me laisser seul pour autant, et je suivis la piste que l'on m'avait désignée. Je marchai avec l'impression de flotter dans l'air pendant un temps qui semblait immobile, et, bien que le nombre de mes pas me dît que le chemin avait été long, je rejoignis la compagnie des Elfes en un clin d'œil.
Ils se tenaient autour d'un arbre fantastique, d'où émanait une lumière dorée. Jamais de toute mon existence, je n'avais contemplé arbre aussi beau, aussi haut, aussi blanc, aussi feuillu. Il se dressait au centre d'un petit val couvert d'herbe fraîche, et le vert tendre de cette herbe et la lumière de l'arbre éclairaient l'espace d'une luminescence telle que les rayons du soleil du mois des feuilles naissantes en eussent paru ternes à leur approche.

Contre le tronc, coulait une fontaine magique dont l'eau d'une pureté inégalable se répandait dans trois grandes vasques de marbre blanc.
Les Elfes m'attendaient là, certains à demi allongés sur l'herbe, d'autres penchés sur la margelles des vasques, d'autres encore assis dans les branches, et tous avaient à la main des coupes taillées dans le cristal le plus pur.

Une cascade de cheveux blonds et parfumés coula légèrement devant moi.

"Je suis Danatise, fille-sœur de Chem Pomigère. Voici ton calice, Astaphylgon. Bois et entends, car nulle parole n'est nécessaire à la compréhension du monde, lorsque l'on s'abreuve à la source de Larmejoie !"
Je trempai mes lèvres dans l'eau miraculeuse et je devins soudain mot dans la phrase, étoile dans le ciel, goutte dans le lac, rayon dans le soleil, flamme dans le feu, pensée dans la pensée. J'ai traversé les âges, voyagé à travers les espaces, descendu dans les royaumes souterrains, nagé dans les plus profonds abysses, pénétré les atomes de lumière, forcé la noirceur des plus sombres nuits, vécu mille morts et mille naissances, entendu les plus terribles tonnerres et les plus mélodieux des chants, et, j'ai su l'univers.
"Maître Astaphylgon, désormais ta sagesse est garante de ton savoir !"

C'est sur cette dernière sentence de Danatise que je me suis retrouvé sur le Plateau des Vents Déchirants pour arrêter ce qui ne semblait pouvoir l'être.

 

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© Jef Madeuf - Didier Allain Septembre 1999

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