Chapitre II

Où l'on assiste à l'assemblée de la forêt des Grands Sapins noirs

 

"- Mes bons amis, dit Astaphylgon brusquement, il me faut vous narrer une aventure assez étrange qui m'est arrivée il y a quelques lunes. Nous en étions au début du mois des feuilles jaunes, juste avant le mois des feuilles volantes. C'était une magnifique journée : l'air était chaud et parfumé, les cigales chantaient parmi les aouzines, les lièvres étaient assoupis à l'ombre des buissons de genêts, les abeilles butinaient les dernières miettes de pollen dans les corolles des fleurs d'automne et les mésanges chantaient une ritournelle un petit peu nostalgique pour saluer le prochain départ des hirondelles.

Même Cissolsifa, la vipère, pourtant d'habitude si méfiante, se laissa surprendre dans son profond sommeil, sur sa secrète terrasse en pierre sèche, par Bicroc, la corneille myope. Mais celle-ci en fut pour ses frais, car Cissolsifa, après l'avoir souffletée de sa queue, lui montra ses deux crochets en crachant, et Bicroc s'envola bien vite, en se promettant d'être plus prudente à l'avenir.

Donc, cette après-midi-là, j'étais parti me promener, car Émilienne avait eu du mal à s'endormir pour la sieste et je me doutais bien que le réveil allait être pénible pour tous ceux qui seraient dans les environs, trop pénible pour une si belle journée; alors autant aller papoter avec les écrevisses du petit ruisseau, où il fait si frais.
Je venais de sortir du bois de noisetiers, où j'avais échangé quelques nouvelles avec Flammequeue, l'écureuil, qui inspectait sa future récolte, quand je rencontrais Tournecouette, la petite marmotte qui emballe les plaques de chocolat pour Milka, et qui était venue passer ses vacances chez sa cousine Martre.

Dès qu'elle me vit, elle se précipita vers moi, et, toute essoufflée qu'elle était, elle me raconta qu'elle arrivait de la Forêt des Grands Sapins Noirs, où elle avait cherché des coulées de résine pour parfumer les bonbons que sa cousine voulait préparer pour la fête des Musaraignes, qui devait avoir lieu dans trois jours, dans le pailler du père Gilbert Ogrenpillet.

Elle venait d'arriver au pied de Droilevent, le prince des hauts et vieux sapins de la forêt du milieu, quand on entendit un grondement sourd et profond qui semblait monter des plus profondes, cavernes cachées sous la montagne. Droilevent lui-même se demandait ce que cela pouvait bien être.
Il eut presque l'air inquiet et se mit à remuer légèrement ses branches pour interroger ses voisins (car les sapins se parlent en remuant les branches et quand une forêt de sapins tient réunion, on peut entendre comme un murmure qui fait "Hou ! Hou ! Hou !". Mais vous, les grandes gens, vous ne pouvez pas le comprendre).

La réponse arriva au bout de quelques minutes. Elle provenait de Lêchenimbus, un autre grand et vigoureux prince sapin, qui montait la garde à l'orée de la forêt, près des ruines du château de la fée Amaltyse, sur les hauts de Pleurepierre.

Des hardes de sangliers se dirigeaient vers la Clairière du Dolmen Enchanté, à la demande de Huredébène, leur roi qui était le plus vieux, le plus fort et le plus sage d'entre eux. En entendant cela, la pauvre Tournecouette se sauva à toutes pattes pour se mettre à l'abri dans le terrier de Martre, car elle avait entendu raconter dans son enfance, un soir à la veillée, comment, dans les temps ancien du premier âge, la région avait été dévastée par les troupeaux de Marcas, l'arrière grand-père de Huredébène.

Malgré la curiosité, qui me pressait de courir à la Forêt des Grands Sapins Noirs, je pris le temps de rassurer mon amie la marmotte, et lui expliquai que nous n'étions plus aux anciens temps, et que Marcas, à cette époque, s'était trompé dans sa colère, et que sa compagne, Tendrelaie, lui avait fait prêter serment solennel de ne plus jamais porter atteinte au Petit Peuple, ainsi qu'au peuple des arbres et qu'au peuple des animaux, et que ce serment avait été tenu par tous ses successeurs, sous peine d'être maudit à tout jamais.
A demi rassurée, Tournecouette se dépêcha néanmoins d'aller se blottir chez sa cousine et moi, je filai vers la clairière du Menhir Enchanté.

Vous savez combien je suis pénétré des manifestations de la nature, mais cette fois-ci, je fus stupéfait par le spectacle que je découvris. Je ne saurais dire si c'était vision d'enfer ou beauté profonde, mais l'impression que je ressentais était celle d'une force à jamais incontrôlable, à l'image de la lave qui sommeille dans les plus vastes cratères au cœur des plus terribles volcans.

Des centaines, sans doute des milliers de sangliers noirs (sauf des jeunes marcassins qui avaient encore raies blanches sur robes brunes) faisaient cercle autour de la table de pierre. Au centre se tenaient les vieux mâles et les solitaires au puissant poitrail, certains arborant quelques défenses brisées lors des combats mémorables qui ont jalonnés l'histoire du peuple Sanglier, et des airs farouches de guerriers sans âge, prêts à retourner se battre dans un dernier combat.

Puis, les laies, peut-être un peu moins sombres, un peu plus brunes et un peu moins grandes, mais toutes aussi déterminées à lutter et surtout décidées à défendre leurs petits jusqu'à la dernière issue.
Ensuite, les jeunes mâles, forts, trapus, les oreilles, les yeux et le nez à l'affût du moindre mouvement, guettant les intrus indésirables qui auraient l'intention de troubler le déroulement de cette assemblée, et les espions éventuels (et je ne connais sur cette terre aucun être qui fût assez courageux pour risquer pareille entreprise), patrouillaient à la lisière de la clairière.

Et, enfin, debout sur l'antique menhir, se dressait, telle une statue de basalte, le terrible Huredébène, le plus grand de tous, le plus fort, le plus valeureux, le plus noir en dépit des quelques soies grises autour du museau. Au fond de son regard sombre couvait un feu qu'on aurait dit monté des entrailles de l'enfer; et il me semble avoir vu de la fumée sortir de ses naseaux. Il se tenait là, immobile, fixant chaque membre de son peuple en attendant que le silence s'établît.

Je grimpai alors dans les branches d'un jeune sapin, sans faire de bruit pour ne pas me faire remarquer, car bien que j'en connusse un grand nombre, je tenais à savoir ce qui se préparait avant de me faire connaître. Prudence ! Prudence !

Le silence se fit rapidement, et si je vous dis silence, c'est en dessous de tout ce que vous pouvez imaginer. Il n'y eut plus un bruit. Les sangliers étaient tous immobiles, le regard tourné vers leur roi, attendant avec le plus profond respect qu'il leur délivrât son message, et prêts à le suivre où qu'il leur commandât. Pas un oiseau ne chantait, pas un insecte ne crissait, pas un arbre ne remuait, pas un souffle d'air pour faire trembler une feuille ou un brin d'herbe.

Je croyais être dans le tombeau du monde. Et soudain, la voix terrifiante de Huredébène s'éleva, grave et profonde comme la Caverne des Échos Diaboliques, faisant trembler les vieilles pierres sur lesquelles il était monté. Et la terre et les arbres résonnaient aux vibrations de sa colère.

"- Ô valeureux peuple venu du fond des âges, je vous ai convoqué en cette assemblée, car nous vivons la fin d'un temps. Cette ère de paix, qui durait depuis le serment de Marcas, arrive à son terme.
On nous a déclaré une guerre sournoise et perfide, avec pour finalité notre anéantissement. Si nous ne nous relevons pas maintenant, il n'y aura bientôt plus un seul représentant de notre race pour courir sous les étoiles et le soleil.

Nous avons tous rencontré ces créatures qui ressemblent, ne serait-ce leur pelage, à nos lointains cousins, les porcs domestiques, esclaves des hommes, devrais-je dire. Et bien, savez-vous que ce sont, presque, nos frères? Ils sont issus de cet horrible accouplement, contre la volonté de Dame Nature et par la volonté des hommes, entre certains de nous et des cochons de basse cour. Oui, vous avez bien entendu, ils ont une part de notre sang noble et fier dans leurs veines dégénérées, car il y a parmi nous de sordides individus, qui se sentent attirés par ces truies molles, rosâtres, impudiques, sans soies, dégoûtantes, couvertes de leurs excréments, d'une lubricité à l'image de leur fécondité sans limite, pour assouvir leurs honteux et déshonorants phantasmes. Ceux-là, heureusement assez rares, le font volontairement avec délectation. Hélas, d'autres de nos frères, ont été capturés par les hommes et forcés à engrosser des truies pour créer cette sous-race, que ces tristes bipèdes ont appelée les cochongliers.

Honte sur eux, ils ont souillé notre sang !
Malheur sur nous qui avons toléré cela trop longtemps.

Ils sont maintenant si nombreux que les hommes ont augmenté les Saisons des Massacres. Ils sont si nombreux que nous ne trouvons plus de nourriture pour nos enfants. Ils sont si nombreux qu'ils viennent jusque dans nos bauges. Ils sont si nombreux que l'air que nous respirons est pestiféré.
Honte ! Et colère !
Devant vous tous réunis, je romps solennellement le serment de Marcas et proclame ouverte le djihad pour la reconquête de notre territoire et de notre dignité. Je déclare la guerre à tous les ennemis du Peuple Sanglier et supposés tels. Frères et sœurs, dès cet instant la lutte commence, et si nous devons disparaître, ce sera en livrant notre dernière bataille. Si nous voulons vivre, c'est à nous de faire disparaître ces pâles imitations, ces sous-porcs et leurs diaboliques créateurs.
Et maintenant rentrez chez vous et préparez vous au combat. Le moment venu vous répondrez tous à mon appel et alors, mort aux hommes et à toutes les races traîtresses qui les servent !"
Et le silence retomba, encore plus lugubre qu'auparavant.
Et le silence dura une éternité.
Et vint la nuit.

Alors, lentement, les sangliers se séparèrent sans bruit, gravement, et chacun retourna vers sa harde ou sa solitude pour attendre le signal de leur roi. Aucun n'eut le moindre doute. Tous étaient prêts à mourir pour le salut de leur peuple. Pas un ne songea à contester la royale décision et nul ne pensa qu'il y eût peut-être autre chose à faire.

La guerre. J'étais atterré parce que jamais je n'avais pensé vraiment à ça. La guerre. J'imaginais les scènes atroces de désastre, de carnage, qui allaient envahir notre douce contrée; les Grandes Gens et leurs enfants piétinés, éventrés au milieu des champs de ruines; les chiens étripés et sans membres, gisants parmi les cadavres de sangliers abattus par les armes des hommes. Car des victimes, il y en aurait dans tous les camps. Je connaissais la force et le courage des sangliers, mais je savais aussi la puissance et la détermination des humains. Oh, oui, je la savais, la folie des hommes, on peut en tuer quelques uns, pour un motif ou un autre, sans trop grand risque de conséquence, mais s'ils imaginent que c'est leur peuple, leur nation, leur honneur (s'ils en ont encore), leur race, leur culture, leur monnaie, leur commerce, leur industrie, leur confort, ou simplement leur armée, même si elle est là pour cette raison, qui sont menacés, alors ils ont des réactions terriblement disproportionnées. Ils sont capables de faire exploser leur monde, qui est aussi le nôtre, d'ailleurs, pour prouver leur raison d'être, ils utilisent des engins, comme ils disent, qui détruisent tout, même leur propre maison, même leurs familles, leurs animaux, leurs champs, leurs arbres, leurs fleurs, leur pays. Ils en ont de toutes sortes, des machines volantes, rampantes, roulantes, tonnantes, et toutes sont plus destructrices les unes que les autres. Si cela arrivait, ce serait bel et bien la fin de notre monde et il ne resterait vraisemblablement personne pour pleurer la disparition de tous les êtres qui vivent autour de nous.

Que subsisterait de l'Ancienne Forêt des Chênes Immortels, de la Forêt des Grands Sapins Noirs, du petit bois de hêtres, du peuple buis, des fleurs, des plantes, des champignons, de tous nos amis courants, volants, sautant, rampants, nageant, tortillant, fouissant, braillant, piquants et caressants, des Grandes Gens et du Petit Peuple ?

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© Jef Madeuf - Didier Allain Septembre 1999

 

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