Chapitre I

Où l'on fait connaissance de notre héros

 

Sombrefeuille avait, depuis bien longtemps déjà, planté ses racines à l'orée d'une petite hêtraie, car il aimait le bruit du vent dans les feuillages des jeunes arbres et le chant des oiseaux qui venaient y faire leurs nids. En arrivant dans la clairière, je le saluais selon l'usage en vigueur chez les buis et lui racontais la mésaventure du vieux Lesclops; ensuite nous parlâmes d'histoires d'arbres, pendant que je taillais la branche qu'il m'avait offerte - et qui était certainement la plus solide et la plus droite de ses branches -, en gage d'amitié et de respect pour Amédée.

Nous allions nous séparer, quand j'entendis un petit rire malicieux qu'on aurait dit venir de partout et de nulle part, puis une voix fluette qui interpellait le vieil arbre sur un ton plutôt ironique, mais qui laissait deviner une profonde tendresse :

"- Mon cher Sombrefeuille, il y a bien longtemps que je ne vous ai entendu tenir conversation avec des Grandes Gens et, de surcroît, vous me semblez y trouver grand plaisir !

- Houm ! Houm ! répondit-il. Vous êtes dans le vrai, mon brave Astaphylgon, car il est bien rare de nos jours de rencontrer des grandes gens qui souhaitent encore avoir commerce avec nous, et hormis Amédée Lesclops, il n'y a plus grande monde qui vienne me rendre visite. Surtout depuis le départ de la vieille Tisselaine pour les Pays Inconnus. Et il est fort dommage en ces temps, que nos seuls visiteurs ne soient que des citadins, pour la plupart ignorants de nos us, ou des méchants coupeurs de futaie qui ne songent qu'à nous mettre à mal et à nous débiter pour nous consumer dans leurs âtres.

- Et pourquoi avez-vous décidé d'avoir commerce avec ce gentilhomme, si ce n'est trop indiscret de vous poser cette question, avec le respect qui vous est dû, naturellement ?

- Houm ! Houm !... comme si vous l'ignoriez, Maître Caulet-je-sais-tout ! N'avez vous pas tenu longue conversation avec Palmegrise, le crapaud du trou de la chapelle, et ne vous a t-il point narré comment notre ami, ici présent, l'avait sauvé de l'inconscience des enfants qui le tourmentaient et s'apprêtaient à lui faire subir un bien mauvais sort, sous prétexte qu'il n'avait pas voulu se transformer en prince charmant, après que la petite Nicolette l'ait eu embrassé sous le figuier du père Cornelièvre ?
Comme si tous les crapauds étaient des princes !...
Pauvres crapauds !... Pauvres de nous !...
Quelle triste époque !...

Mais puisque vous lui permettez de vous entendre, il serait tout de même bien séant de vous montrer pour que je puisse faire les présentations."

Je vis alors surgir, de derrière une touffe de fougères brunes, un tout petit bonhomme, haut d'une trentaine de centimètres, qui nous fit à chacun une révérence des plus courtoises et invita Sombrefeuille à procéder à la cérémonie.

"- Maître Caulet, je vous présente Monsieur Tounechanson [il faut vous dire que dans le Petit ,Peuple, les noms ne sont pas les mêmes que chez nous, car ils correspondent à leur vision des êtres et des choses et que cette vision n'est pas non plus la même que chez nous], dont vous avez déjà entendu parler.

Monsieur Tournechanson, je vous présente Maître Astaphylgon Caulet (prononcez Kaoulette, sinon vous le vexeriez), fils d'Éphraïm Caulet, éminent membre du Conseil du petit Peuple, et d'Amphrosine Kerlinguette, descendante d'une vieille famille de Korrigans ayant émigré, lors du second âge, dans les plaines du Nord, durant la guerre contre les Trolls. La jeune sœur d'Astaphylgon se nomme Émilienne et il me faut vous dire, sans être médisant outre mesure, qu'elle possède, ce que les Grandes Gens appellent communément: un sale caractère; et que chacun la connaissant, se garde bien de contrarier ses envies, ses caprices, ses désirs, ses volontés, ses besoins, ses "pourquoi" et ses "comment", ses "je veux", ses "maintenant", ses "tout de suite", ses "il faut", qu'elle manifeste si souvent".

Le petit bonhomme émit un petit rire joyeux et je rencontrais son regard. Un regard si perçant que l'on ne voyait tout d'abord rien d'autres que des gerbes d'étincelles malicieuses et joyeuses, qui fusaient du fond de ses petits yeux noirs. Puis on remarquait son visage, mince, sec comme un vieux parchemin, avec plein de rides autour de ses yeux et de sa bouche (parce qu'il souriait toujours, et quand il ne souriait pas, c'est qu'il riait), et son nez pointu comme ses oreilles, et sa fossette sur le menton et ses cheveux blonds-roux comme la vieille mousse où l'on va s'étendre sous les grands chênes de la Forêt du Fonds des Âges.

Il était vêtu d'un drôle d'habit, dont la couleur changeait du vert au brun et du brun au gris, de fait qu'on ne pouvait jamais le voir, car ses vêtements prenaient les teintes des plantes et des rochers qui l'entouraient. Il était chaussé de petites bottes pointues, faites dans une espèce de feutre de la même couleur que le reste de son équipement. Il portait une large chemise, retenue à la taille par une ceinture qui semblait être tissée de fibres d'écorces, un collant s'arrêtant à mi-mollet, juste au dessus de ses bottes, et, pour terminer cette description, il arborait une sorte de casquette avec une visière pointue, ornée d'une plume de coq de bruyère, un foulard noué autour du cou et une petite musette de la même matière que sa ceinture, où il rangeait sa nourriture, tout ce dont il avait besoin lors de ces déplacements et les herbes qu'il ramassait pour ses préparations culinaires et médicinales.

Car, je l'ai su après, Maître Caulet était un peu sorcier. Oh ! pas un sorcier comme on les connaît chez nous, pas un Merlin, pas un Gandalf, encore moins un Gargamel, non, mais un gentil Sorcier-Lutin, plein de sagesse et d'espièglerie, de savoir et d'insouciance, de connaissance et de plaisanterie. Il tenait sa science d'un grand-oncle de son père, le célèbre Lluymn Mac Firlin Gaudoubert, qui avait tenu compagnie à L'Enchanteur Merlin, quand celui-ci était prisonnier de la Tour d'Air, où l'avait enfermé Viviane, la Fée. Il m'a d'ailleurs laissé entendre, qu'il était le dernier gardien de la fameuse Excalibur, l'épée miraculeuse du roi Arthur, que la Dame du Lac aurait confiée à Maître Gaudoubert, avant de se retirer dans les Mondes Inconnus. Mais ceci est une autre histoire.

Je me remis rapidement de mon étonnement, car Sombrefeuille m'avait beaucoup parlé du Petit Peuple qui vit autour de nous, mais malgré cela, je ne pensais pas rencontrer un de ses représentants aussi remarquable que Maître Astaphylgon Caulet. Je m'assis dans l'herbe, contre un jeune hêtre, à l'ombre de ses feuilles, à quelques pas du vieux Buis, et notre lutin, après avoir sorti de sa besace une petite gourde taillée dans une grosse châtaigne, s'installa sur une petite pierre ronde, posée là, comme s'il avait été prévu que nous nous rencontrerions en ce lieu à cette heure.

Maître Caulet ouvrit sa gourde et en versa un léger filet sur les racines de Sombrefeuille.

"- Houm ! Houm ! dit ce dernier au bout de quelques secondes. Il me semble que c'est encore meilleur que lors de notre dernière rencontre! Qu'avez-vous donc changé pour pouvoir améliorer ce nectar déjà si parfait ?
C'est grâce au nouveau miel de Jo Soufflepipeau; il a fait butiner ses abeilles en un lieu que je lui ai indiqué et où poussent mille fleurs gorgées de soleil et de rosée".

Il se leva, alla cueillir une feuille de rhubarbe sauvage,en fit une coupe et me l'a tendit. Puis il y versa le contenu de sa gourde, ou du moins je le crus, car la coupe étant bien plus grande que la gourde, il me la remplit et je m'aperçus que la gourde était toujours pleine.

"- Que les puissances de la forêt, des champs, des rivières, des lacs, des airs, des astres et de la nuit, du soleil et tous les protecteurs des animaux courants, volants, sautant, rampants, nageant, tortillant, fouissant, braillant, piquants et caressants daignent saluer notre rencontre et goûter à ce breuvage, en léchant les claires pensées qu'il va nous permettre de distiller. Et Gloup !"

Il vida, ou aurait dû vider, sa gourde d'un trait et m'invita à faire de même avec la coupe en feuille de rhubarbe.

"- Et Gloup ! dis-je par politesse".

Ah ! Quel plaisir ! Quelle douceur ! Quels parfums, quels arômes ! Je m'attendais à boire une eau fraîche et miellée et je dégustais le plus voluptueux, le plus capiteux, le plus merveilleux des hydromels qui n'ait jamais été élaboré sur cette terre. Jamais équilibre aussi subtilement composé n'avait fait éclore tant de bouquets dans un palais. Plus je me désaltérais, plus je découvrais de nouvelles fragrances, des arômes inconnus, comme si le soleil parfumait ses rayons et les envoyait les uns après les autres pour me caresser chaque papille. Tous mes sens se réveillaient doucement, mais avec une telle intensité, que je croyais fondre et me dissoudre pour n'être plus qu'un atome conscient de ce paradis de montagne. Il m'a semblé sentir couler des larmes de plaisir.

"- Houm ! Houm ! murmura Sombrefeuille. Notre ami est sensible à la magie de ton breuvage, Maître Astaphylgon. Moi aussi d'ailleurs, je sens que mes vieilles feuilles se couvrent d'une légère rosée d'émotion. Quel bonheur de partager un peu d'éternité entre amis".

Et très doucement, le silence s'installa.


Nous ne dormions pas, mais nous n'étions pas pour autant éveillés. Parfois un doux, un très doux gazouillis venait, en planant, effleurer nos oreilles, comme si les oiseaux de la hêtraie voulaient partager notre quiétude; puis un léger, un très léger souffle d'air frais nous caressait et faisait frissonner les feuilles du vieux Buis.
La conversation reprit alors, sans que l'un de nous la commença en particulier, et chacun raconta mille et mille histoires et mille et mille aventures. Je me rappelais des souvenirs que j'ignorais être les miens et je les partageais avec mes nouveaux amis, comme ils partageaient leur gaîté et leur grand savoir avec moi.
"- Hi ! Hi ! Hi ! fit Maître Caulet.Ne fût-ce votre grande taille, on vous dirait de notre Petit Peuple, Maître Tournechanson. Je pense que cette digne rencontre mérite bien une autre libation."
Et il refit le cérémonial de la gourde...

 

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© Jef Madeuf - Didier Allain Septembre 1999

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